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Chapitre 4 - Répercussions

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Dans ses efforts pour imposer l’assimilation aux populations autochtones du Canada, le gouvernement fédéral a fait preuve d’une intransigeance extraordinaire pour effacer les points repères qui distinguent une culture des autres. Partout dans le pays, les tentatives systématiques de « tuer l’Indien au sein de l’enfant » ont eu comme résultat la perte permanente de langues, de cultures et d'identité.

En présentant leurs excuses aux personnes dont elles avaient la charge, les diverses confessions religieuses qui administraient les pensionnats ont souligné qu'en plus des blessures subies sur le plan individuel par les élèves, il y avait aussi « l’enjeu plus vaste des répercussions sur la culture… la perte de la langue à la suite de l’apprentissage forcé de l’anglais, la perte du mode traditionnel de vie sur le territoire, la perte des compétences parentales à la suite de l’absence de cinq ou six générations d’enfants dans les collectivités autochtones et le comportement appris du mépris de l’identité autochtone. » 43

L’impact le plus important du régime des pensionnats sur les Autochtones a sans doute été la perte généralisée des langues à la suite des politiques d’assimilation et d’intégration. Les dirigeants des pensionnats étaient conscients que la langue était le véhicule de la culture et qu'éliminer les langues autochtones était le geste le plus important que les pensionnats pouvaient entreprendre. Le seul moyen d’en arriver à l'objectif d’assimilation était l'apprentissage de l’anglais (ou du français, au Québec).

Les pensionnats n'ont pas eu les succès escomptés dans leurs efforts d’effacer les langues autochtones au Canada. Cependant, les statistiques démontrent que les politiques d’assimilation se sont traduites par des pertes importantes sur le plan langagier. Pour de nombreux élèves, la crainte d'être punis pour avoir parlé leur langue autochtone les a suivis après qu'ils aient quitté le pensionnat. Parce que les élèves avaient été si sévèrement punis à l'école, ils avaient perdu l'intérêt de conserver leur langue une fois retournés dans leurs collectivités. Pour de nombreux autres élèves, même s'ils savaient encore parler leur langue maternelle, ils refusaient de l'enseigner à leurs propres enfants parce qu'ils avaient peur que leurs enfants seraient punis à leur tout. Les pertes qui s'en suivirent sur le plan des diverses langues autochtones et du nombre de personnes sachant les parler sont considérables.

En 1996, Statistiques Canada dévoilait les renseignements suivants sur la rétention des langues autochtones :

  • Au cours des quelque 100 dernières années, environ dix langues autochtones du Canada, à une époque florissantes, ont disparu et au moins une douzaine sont aujourd'hui sur le point de disparaître.
  • En 1996, seulement trois des quelque 50 langues autochtones - le cri, l'inuktitut et l'ojibway - étaient parlées par une population suffisamment large pour être considérées comme véritablement à l'abri d'une menace d'extinction à long terme, ce qui n'a rien de surprenant dans la situation actuelle. En effet, des quelque 800 000 personnes qui ont déclaré être Autochtones en 1996, seulement 26 % ont indiqué que leur langue maternelle était une langue autochtone et une proportion encore plus faible ont déclaré parler une langue autochtone à la maison.
  • Les 50 langues autochtones se divisent en 11 grandes familles linguistiques, soit dix langues des Premières nations et l'inuktitut. Certaines de ces familles sont nombreuses et bien vivantes; d'autres sont restreintes et vulnérables.
  • Les trois familles linguistiques les plus vastes représentent 93 % de la population de langue maternelle autochtone. Les langues algonquines, qui incluent le cri et l'ojibway, sont la langue maternelle d'environ 147 000 personnes. L'inuktitut est pour sa part la langue maternelle de 28 000 personnes, et 20 000 personnes ont une langue athapascane comme langue maternelle. Les huit autres familles linguistiques ne représentent que 7 % de la population de langue maternelle autochtone, ce qui illustre bien leur taille relative.
  • Comme un des facteurs indispensables à la viabilité d'une langue à long terme est l'existence d'un large bassin de personnes qui parlent cette langue, plus le nombre de personnes qui parlent une langue est élevé, meilleures sont ses chances de survie. De fait, l'inuktitut, le cri et l'ojibway sont toutes trois la langue maternelle de plus de 20 000 personnes.
  • À l'opposé, les langues menacées sont rarement parlées par plus de quelques milliers de personnes et leur nombre se compte souvent même par centaines seulement. À titre d'exemple, seulement 120 et 145 personnes se disent respectivement de langue maternelle kutenai et tlingit - les deux groupes linguistiques les plus petits et les plus faibles.
  •  Il peut être difficile de contrer l'érosion d'une langue, lorsque la personne ne peut compter sur l'appui d'une communauté étroitement liée et qu'elle est plongée dans la langue et la culture de la société dominante.
  • Conscients de la gravité de la situation linguistique, les Aînés, les enseignants et les autres dirigeants autochtones prennent diverses mesures en vue de préserver les langues autochtones. Au nombre de ces mesures, mentionnons les programmes d'enseignement de la langue, la production d'émissions en langues autochtones dans les médias et l'enregistrement d'histoires, de chansons et de récits des aînés en langues autochtones.44

Au bout du compte, les chances qu’une langue autochtone survivra dépendent surtout de si la langue est parlée à la maison. Malheureusement, ce n’est pas le cas pour de nombreux Autochtones, surtout ceux qui vivent à l’extérieur des réserves. Il est donc à prévoir que la possibilité que d'autres langues disparaissent est élevée.
Dès 1884, on interdisait à plusieurs groupes de la côte Ouest de tenir leurs cérémonies traditionnelles, dont le potlatch et les danses tamanawas. Le Potlatch est une combinaison de festins, de danses et de dons servant à commémorer des événements importants pour la collectivité. Les danses tamanawas avaient une signification spirituelle et initiatique qui allait à l’encontre des sensibilités chrétiennes des représentants du gouvernement. La punition pour prendre part à ces cérémonies pouvait être une peine de prison de deux à six mois.
Le gouvernement s’attaquait de façon précise à la culture autochtone. L'interdiction des cérémonies représentait une tentative directe de civilisation et d’assimilation. Le gouvernement ne comprenait pas le sens ni l’objectif des cérémonies – il en avait tout simplement peur. Celles-ci devaient alors être éliminées. Cependant, alors que l'intention du gouvernement était de mettre fin une fois pour toutes à ces cérémonies, il ne réussit qu’à faire en sorte qu'elles soient tenues en secret.
Des groupes ont donc continué à tenir des potlatchs et à exécuter des danses tamanawas. Ils les tenaient seulement en des endroits et à des moments où les agents gouvernementaux ne pourraient les découvrir. Cependant, de nombreux agents du gouvernement ne s'opposaient pas autant aux cérémonies traditionnelles que cela. La majorité des préoccupations à cet égard provenaient des Églises, et ce, parce que ces cérémonies étaient en conflit direct avec les enseignements des missionnaires.
Des modifications supplémentaires aux lois ont eu comme résultat l’interdiction des cérémonies célébrées, cette fois, par les Indiens des plaines. Les danses comme celle du Soleil et celle de la Soif étaient carrément interdites. L'interdiction visait essentiellement le don de la propriété et les blessures auto-infligées qui faisaient partie de certaines cérémonies. La danse comme soit n'était pas interdite. Ces interdictions supplémentaires avaient pour objectif d'éliminer l'aspect spirituel des cérémonies, les vidant de leur sens premier. De nombreux agents des Indiens, cependant, ne s’arrêtaient pas à l’interdiction des dons, ils tentaient aussi de supprimer toute forme de danse.
En 1914, lorsque les foires et les expositions agricoles ont commencé à devenir de plus en plus populaires partout dans l'ouest du pays, une nouvelle modification à la loi était adoptée pour empêcher les Autochtones d’y prendre part vêtus de leurs vêtements traditionnels sans la permission de l’agent des Indiens. Le nombre d'arrestations a augmenté de façon importante en 1981, la poursuite judiciaire de personnes dansant à ces foires en portant leurs insignes était ajoutée aux responsabilités des agents des Indiens. On encourageait les Autochtones à trouver d’autres moyens de s’amuser qu’en jouant du tambour et en dansant de façon insensée ».45
En 1933, la loi était modifiée encore une fois pour éliminer la disposition relative aux vêtements traditionnels. Maintenant, toute personne qu’on surprenait à danser, n’importe ce qu’elle portait, pouvait être mise en état d'arrestation. Le gouvernement tentait, par tous les moyens possibles, d’empêcher les Autochtones de danser.
Quant aux survivants et survivantes du régime des pensionnats, ils ont perdu, en tant qu’individus, plus que leur langue et leur culture. La perte d’identité est un résultat courant, voire quasi universel chez les anciens élèves. Comme le gouvernement et les Églises en étaient conscients, l’atmosphère de peur et de solitude ainsi que les mauvais traitements ont créé des blessures qui ne peuvent guérir. Les élèves quittaient le pensionnat sans éducation, sans compétences utiles pour le marché du travail et ils avaient perdu le contact avec leur mode de vie historique.

 

Non seulement les anciens élèves ne pouvaient se tailler une place dans le « monde des Blancs » ni retrouver leur place dans leur collectivité d’origine, et en plus, ils n’étaient pas vraiment les bienvenus dans ni l’un, ni l’autre de ces milieux.

La perte d’identité s’est traduite par des mécanismes d’adaptation négatifs. La dépendance est donc la première des préoccupations sur le plan de la santé chez les Autochtones du Canada actuel, tant sur les réserves qu’à l’extérieur de celles-ci. Mais cela ne signifie pas que tous les survivants et survivantes des pensionnats ont succombé à l’abus d’alcool ou de drogues. Pour beaucoup d’entre eux, le retour à un mode de vie traditionnel a été leur bouée de secours et la résilience à joué un rôle de premier plan pour aider ces personnes à récupérer des séquelles de leur passage au pensionnat.

Il y a beaucoup de survivants et survivantes dont la résilience, ou capacité de récupération, leur a permis de se créer une vie adulte remplie de bonheur et de succès malgré les traumatismes qu’ils ont vécus pendant leurs années formatrices.

« … [la résilience] est décrit(e) la plupart du temps comme la capacité de rebondir après l’adversité et de reprendre une vie normale malgré une détresse émotive, mentale ou physique. 46 La résilience est une interaction entre les risques et divers facteurs de protection.

Les élèves des pensionnats étaient confrontés à des risques multiples, dont la séparation d’avec leur famille, des expériences bouleversantes, l’exposition à la violence et la malnutrition 47 Les facteurs protecteurs aident la personne à résister aux risques auxquels elle est exposée et à les contrebalancer. Parmi les facteurs protecteurs les plus souvent cités, il y a l’intelligence, l’optimisme, l’estime de soi, liens et attachement positifs entre l’enfant et les parents, la participation à des activités parascolaires, avoir eu une expérience positive avant ou après un stresseur, la capacité à l’âge adulte de se détacher d’un conflit familial et des relations conjugales positives. 48 Les personnes résilientes ont souvent diverses stratégies d’adaptation. Les facteurs environnementaux peuvent aussi jouer un rôle lorsqu’il s’agit de protéger les enfants des traumatismes auxquels ils sont exposés.

De nombreux survivants et survivantes disent que les années qu’ils ont passées au sein de leur famille avant d’être envoyés au pensionnat étaient profondément heureuses et qu’ils y ont puisé une force pendant les années à venir. Les parents, les grands-parents et les autres membres de la famille élargie étaient en mesure d’inculquer la compassion et des aptitudes de vie avant que les enfants n’entrent au pensionnat. Une fois au pensionnat, les élèves développaient des réseaux d’entraide; ils se protégeaient mutuellement, partageaient leur nourriture et faisaient secrètement la conversion dans leur langue maternelle. Les activités parascolaires comme les sports et la musique ont aidé certains élèves à mieux subir le temps passé au pensionnat. D’autres survivaient en ayant hâte que l’année scolaire finisse pour pouvoir retourner dans leur famille. 49

Les enfants adoptaient plusieurs stratégies d’adaptation comme la séparation, la réinterprétation, le compromis et la résistance. 50

L’une des stratégies les plus communes qu’utilisaient les anciens élèves est la séparation, un moyen par lequel on étouffe ses propres sentiments. Certains faisaient appel à l’humour ou au rire pour diffuser la tension et supprimer la douleur.  D’autres cultivaient une dureté intérieure comme mécanisme d’autoprotection.

Une autre stratégie d’adaptation était la réinterprétation de situations dans une optique positive ou encourageante. Par exemple, en pensant avec optimisme à l’avenir ou en rationalisant leur situation en pensant à des raisons pour expliquer pourquoi des conditions intolérables étaient acceptables.

Certains élèves pensaient que le meilleur moyen de survivre était d’en arriver à un compromis avec les personnes en situation de pouvoir. Ils coopéraient avec les autorités pour avoir accès à certains privilèges et le sentiment d’avoir un certain contrôle de leur vie.

Beaucoup de survivants et survivantes décrivent des gestes de résistance. L’un de ces gestes les plus fréquents était de voler des fruits, du pain et de la viande de la cuisine ou du garde-manger. Les élèves devaient généralement collaborer les uns avec les autres pour que leurs missions réussissent ou se portaient à la défense des enfants plus jeunes ou des plus vulnérables qu’eux-mêmes. L’un des gestes de résistance les plus difficiles et les plus dangereux était la fuite.

Les anciens élèves qui ont pu s’accommoder de façon positive avec l’héritage des pensionnats et de poursuivre leur vie ont diverses ressources sur lesquelles ils peuvent d’appuyer. L’appui conjugal, celui des membres de la famille et des Aînés ou des organisations plus structurées comme les Alcooliques anonymes et les cercles de guérison jouent un rôle essentiel pour favoriser la résilience chez le survivant ou la survivante. Partager son vécu et ses souvenirs avec d’autres survivants et survivants est une forme de guérison qui leur permet d’exprimer oralement leurs sentiments et d’explorer le passé dans un environnement convivial. Pour certains, poursuivre ses études, prendre part à des activités culturelles et apprendre des langues autochtones ont aussi favorisé le processus de guérison. Les survivants et survivantes qui en sont arrivés à mener une vie adulte bien adaptée expliquent souvent leur bien-être par leurs croyances et la spiritualité, qu’ils se tournent vers les traditions spirituelles autochtones ou vers le christianisme ou une autre religion. 51