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Chapitre 3 - Résultats

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On a fini par appeler « survivants et survivantes » les enfants qui ont fréquenté les pensionnats. Le terme « survivant » définit une personne autochtone qui a fréquenté le réseau des pensionnats et y a survécu. Le terme signifie aussi que, tragiquement, beaucoup d’élèves n’y ont pas survécu. Il y a le nombre incalculable de ceux qui sont morts peu après être sortis du pensionnat en mauvaise santé ou qui ont été enterrés au pensionnat, victimes de malnutrition et de maladie. On sait aussi que l’expérience des pensionnats a eu des séquelles à long terme sur les enfants autochtones. Le mot « survivant » honore ceux qui ont enduré les séquelles des expériences de violence psychologique, physique et sexuelle vécues dans le réseau des pensionnats et y ont survécu.

Environ 86 000 survivants et survivantes des pensionnats sont encore vivants aujourd'hui. Ce nombre est une approximation fondée sur une analyse des données recueillies par le ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien lors de l’Enquête auprès des peuples autochtones de 1991 (Statistique Canada). En 1991, on estimait qu’environ 105 000 à 107 000 Autochtones ayant fréquenté les pensionnats étaient toujours vivants. 36

Le régime des pensionnats a coupé les liens entre les enfants, leur famille et leur collectivité. Cet héritage continue d’affecter les enfants et les petits-enfants de survivants et survivantes. Le traumatisme a été transmis des parents aux enfants, créant des « survivants et survivantes intergénérationnels ». Les survivants et survivantes intergénérationnels sont les enfants, petits-enfants ou arrière-petits-enfants d’une survivante ou d’un survivant.

On estime le nombre des survivants intergénérationnels touchés (sur ou hors réserve) à environ 287 350. Ce chiffre est une extrapolation fondée sur l’information tirée de la Résolution des questions des pensionnats indiens Canada (RQPIC) après analyse de l’Enquête auprès des peuples autochtones de 1991.37

Bien que les descendants des survivants et survivantes n’aient pas souffert d’avoir été enfermés pendant longtemps dans un pensionnat ni qu’ils aient perdu tout contact avec leur famille et famille élargie, le risque de l’éclatement de la famille et de divorce est plus élevé dans les familles où un ou les deux parents ont fréquenté les pensionnats. Les survivants et survivantes n’ont pas bénéficié de la transmission des méthodes traditionnelles de soins parentaux, lesquelles insistent sur la qualité « sacrée » de l’enfant. Les parents qui ont été élevés dans un milieu rigide et autoritaire imposent souvent une discipline sévère à leurs enfants et n’expriment leur affection qu’avec difficulté. Les enfants élevés dans de tels milieux souffrent souvent d’une faible estime de soi.

On rapporte de hauts taux de suicide, de violence et de consommation d’alcool chez les enfants des survivants et des survivantes. Cependant, dans beaucoup de cas, les enfants de ces personnes réussissent à éviter d’être victimes de ces répercussions négatives, peut-être en raison de la plus grande conscience de l’héritage des pensionnats, et aussi à cause des efforts conscients des survivants et survivantes pour éviter de transmettre des comportements négatifs à leurs enfants.

Les amitiés et alliances établies entre les gens de différentes collectivités et nations ayant fréquenté ensemble les pensionnats sont une conséquence imprévue de ce régime dont bénéficient les générations plus jeunes. Une autre conséquence importante, apparue au cours des récentes décennies, est la résurgence de l’intérêt porté aux cultures et traditions autochtones, les survivants et survivantes et leurs descendants cherchant à retrouver ce qui a été perdu.

En 2000, lors d’une séance de réflexion sur la violence subie dans les pensionnats, les intervenants de première ligne, conseillers et Aînés ont discuté des répercussions du régime des pensionnats sur les individus, les familles et les collectivités. Bien que l’expérience de chacun soit unique, on relève de nombreux éléments communs.

Les articles 113 à 122 de la Loi sur les Indiens enlevaient aux parents autochtones leurs droits concernant leurs enfants, transférant ainsi au gouvernement canadien la responsabilité de la vie des enfants. Les agents des Indiens, appuyés par la Gendarmerie Royale du Canada (GRC) qui assurait l’application de la loi, avaient le pouvoir d’enlever les enfants à leur famille et de les envoyer au pensionnat. Une fois enlevés à leur famille, les élèves ne profitaient plus des conseils et de l’éducation du foyer familial. Les parents, les grands-parents et la famille élargie souffraient tous de la perte des enfants. Au pensionnat, on divisait les enfants selon leur sexe tout comme on séparait les enfants d’une même famille. Les contacts familiaux par l’entremise de lettres et de visites étaient souvent interdits. Les enfants ne recevaient aucun enseignement en matière de compétences parentales pas plus qu’ils n’avaient pas de modèle parental duquel apprendre. 38

Les enfants étaient isolés de leur famille, de leur collectivité et de leur famille élargie ainsi que de leur milieu naturel. On cultivait l’anonymat en leur imposant des vêtements, une coupe de cheveux et une langue uniformes. On dénigrait leurs modes de vie traditionnels et culturels, et on apprenait aux enfants à avoir honte d’eux-mêmes et de leur famille. Les enfants étaient punis quand ils parlaient leur langue. Par conséquent, chaque enfant souffrait de la destruction personnelle de sa culture, de sa langue, des modes traditionnels de sa spiritualité, de son identité et de sa confiance en lui-même. Beaucoup ressentaient de profonds sentiments d’humiliation, de honte et d’être abandonnés, sentiments menant à une faible estime de soi. Beaucoup étaient incapables d’exprimer de l’affection. Plus tard, certains sons ou odeurs leur rappelaient des souvenirs traumatisants.39

Lors de leur retour dans leur collectivité, les enfants ne pouvaient plus communiquer avec leurs Aînés en raison de la perte de leur langue. Puisque les enseignements traditionnels sont souvent légués de façon orale, la transmission de la culture et des valeurs de génération à génération a été profondément perturbée. Le traitement brutal des enfants autochtones dans les pensionnats a contribué au haut taux de violence familiale vécu aujourd'hui dans beaucoup de collectivités autochtones. Les châtiments corporels, l’humiliation et la privation étaient utilisés systématiquement pour dresser les élèves. Beaucoup de survivants et survivantes adultes se servent de techniques similaires en élevant leurs enfants et lorsqu’ils interagissent avec d’autres membres de leur collectivité. Ce phénomène se nomme « violence latérale, qui se caractérise par le comportement blessant, humiliant, dégradant, avilissant et parfois violent à l’endroit du membre d’un groupe par d’autres membres du même groupe. 40

Les conflits entre les générations sont apparus à cause des difficultés de communication et de la perte du respect causées par les politiques délibérées de suppression culturelle. Les enfants n’apprenaient plus les compétences traditionnelles comme la chasse et la pêche. Des lois restrictives sur la chasse et la pêche ainsi que l’épuisement des ressources près des collectivités locales, combinées à ladite perte des compétences, ont eu pour résultat des changements radicaux dans le régime alimentaire des Autochtones. On considère la perte des aliments traditionnels comme un facteur majeur dans l’apparition des hauts taux de diabète, des problèmes cardiaques et de l’arthrite dans les collectivités autochtones. Les collectivités et les familles étaient souvent divisées en différentes confessions religieuses selon les pensionnats où étaient allés les enfants. Des tensions sont aussi apparues entre les chrétiens et ceux qui avaient conservé leurs croyances spirituelles autochtones traditionnelles. 41

La longue séparation des enfants de leur famille, de leur collectivité, de leur culture et leur langue a profondément affecté les individus et des générations de membres des familles et des collectivités.

Pour les survivants et survivantes des pensionnats, les répercussions sur la famille ont été ressenties par les parents, les conjoints et les conjointes et les enfants de plusieurs générations. Les parents ont vu leurs enfants être retirés de leur foyer pour, dans certains cas, ne jamais revenir. Les parents des élèves n’avaient pas le choix et étaient forcés de remettre leurs fils et leurs filles aux autorités sous peine d’accusations criminelles et d’amendes. Souvent, ces parents ne comprenaient pas pourquoi leurs enfants leur étaient enlevés et ils étaient encore plus perplexes quand leurs enfants revenaient à la maison remplis de haine et mépris envers leur famille et le mode de vie traditionnel.

Les familles portaient sur leurs épaules le poids des sentiments d’aliénation, de honte et de colère – sous toutes leurs formes – des élèves. À la maison, personne n’était à l'abri des sentiments que transmettaient ces élèves à la suite leur séjour au pensionnat.

Dans les pensionnats, les élèves n’apprenaient pas comment faire partie d’une famille. Ils n’apprenaient pas les responsabilités parentales ni les façons appropriées d’aimer. Normalement, les élèves auraient appris ces comportements de leurs parents. Avoir été retirés de leur foyer avant d’avoir appris ces comportements a eu pour résultat de créer des générations de gens qui ignoraient comment être un père ou une mère, ou comment gérer les conflits dans leur famille de façon constructive et aimante. Les comportements appris au pensionnat ont créé un nombre considérable d’éclatements chez les familles autochtones.

Le manque de compétences parentales est probablement la séquelle la plus profonde du régime des pensionnats. Les survivants des écoles ne connaissaient que la discipline rigide, autoritaire et émotivement distante des enseignants et enseignantes et du personnel responsable des élèves. C’est de cette même façon que beaucoup de survivants et survivantes ont élevé leur propre famille. Les retombées du manque de compétences parentales sont devenues l’héritage de plusieurs générations d’autochtones.

L’objectif réel des pensionnats était de faire disparaître, une bonne fois pour toutes, la culture autochtone du paysage canadien. À cette fin, les élèves étaient retirés de leur foyer et de leur famille, et « reprogrammés » pour penser et agir à la façon des Blancs. Bien que cette tentative d’assimilation ait de toute évidence échouée, le résultat pour la plupart des collectivités autochtones a été catastrophique et ses effets se font encore ressentir aujourd’hui.

À la suite de l’enlèvement des enfants, beaucoup de collectivités ont été dévastées par la perte de leur langue et de leur culture. Ces enfants n’avaient pas encore appris tout ce qu’ils auraient dû apprendre, et quand ils revenaient dans leur collectivité, ils ne voulaient plus apprendre ni connaître leur langue, leur culture et leurs traditions. La honte qu’on leur avait appris à ressentir les empêchait de participer à tout ce qui ressemblait au mode de vie autochtone. Résultat : plusieurs dialectes et langues sont disparus de façon permanente, tout comme certaines des significations de rituels traditionnels et caractéristiques culturelles.

De plus, beaucoup de collectivités sont touchées par la violence physique et sexuelle héritée des pensionnats, laquelle a un effet dévastateur sur l’ensemble de la collectivité. Malheureusement, ces problèmes sociaux ont créé des barrières nuisant à la guérison au sein des collectivités.

Malgré tous ces malheurs, beaucoup de survivants et survivantes des pensionnats ont embrassé leur héritage autochtone comme un moyen de se guérir des terribles expériences de leur enfance. Ensemble, de nombreuses collectivités ont constaté que cette résurgence culturelle est une excellente voie permettant de réunifier toute la collectivité. Le partage des expériences vécues par les survivants des pensionnats a permis d’établir un lien entre les collectivités et « sont devenus le fondement d’un nouveau discours et d’un enjeu communs concernant le programme politique contemporain ». 42