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Chapitre 2 - Mise en oeuvre
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Entre l'ouverture du premier pensionnat en 1840 et la fermeture du dernier en 1998, environ 150 000 Autochtones, y compris Métis et Inuits, ont fréquenté ces écoles partout au Canada. La majorité de ces élèves était des enfants des collectivités des Premières nations.
La Loi sur les Indiens de 1876 avait donné au gouvernement du Canada la responsabilité du soin de tous les peuples autochtones, y compris l'éducation de leurs enfants. Cependant, la vision que le gouvernement avait d'une telle éducation était basée sur un raisonnement erroné. Le réseau des pensionnats s'appuyait sur la présomption que les Autochtones devaient être intégrés au monde moderne, et de plus, qu'ils devaient et désiraient faire partie de la culture dominante. Les enfants d'âge scolaire étaient enlevés à leurs parents, leur famille et leur collectivité afin de restreindre leur culture et leur langue « de sauvage » et de les assimiler au mode de vie canadien.
Cependant, parce que l'assimilation n'a fondamentalement « pas pu chérir » les enfants autochtones, l'entreprise était vouée à l'échec. L'objectif de préparer les jeunes Autochtones au monde moderne les a culturellement handicapés, et ils se sont retrouvés « abandonnés entre deux cultures, vivant hors de leurs normes ».
élèves des Premières nations
Selon Duncan Campbell Scott, le problème indien avait besoin d'être corrigé par l'entremise de l'éducation. C'était la seule façon, prétendait-il, pour qu'un sauvage arriéré se trouve une place dans la société moderne. Il en concluait que les enfants autochtones devaient être soustraits à l'influence négative de leur foyer et famille et être immergés dans la culture moderne à laquelle ils étaient destinés à appartenir.
D'autres représentants du gouvernement étaient d'accord avec Scott. En défendant un système scolaire hors des réserves, par exemple, Nicholas Davin recommandait que les enfants « soient retirés de chez eux, puisque l'influence du wigwam était plus forte que celle de l'école (de jour), et qu'ils soient constamment plongés dans un milieu civilisé - le pensionnat - où ils recevraient les "soins d'une mère" et une éducation qui les préparerait à la vie dans un Canada moderne. »
La réalité du réseau des pensionnats était bien loin d'un idéal maternel. Ce réseau avait été constitué n'importe comment, et il était mal administré à la fois par le gouvernement et les organismes religieux qui « d'aucune façon, ne prenaient soin des enfants dont ils présumaient avoir la charge ». Ainsi, les bâtiments scolaires avaient été construits avec des matériaux inférieurs aux normes, et les élèves vivaient dans des édifices surpeuplés où ils étaient mal nourris, pauvrement vêtus et à la merci de nombreuses maladies.
L'objectif du réseau des pensionnats - civiliser les Indiens - était fondamentalement violent parce qu'il ne pouvait être atteint qu'en perturbant et détruisant les moeurs et cultures des Autochtones. La méthode principale pour accomplir cet anéantissement culturel était d'interdire toutes les langues autochtones dans les écoles et de ne permettre que l'utilisation de l'anglais (ou du français et de l'anglais au Québec). Cependant, l'enseignement de l'anglais (ou du français) était inadéquat puisque la majorité des professeurs n'avait pas de formation régulière alors que d'autres n'avaient même pas de diplôme d'études secondaires.
La question de la langue devint synonyme de punition, c'est-à-dire quand les enfants parlaient leur langue maternelle. En fait, les enfants étaient punis pour toute infraction aux nombreux règlements qui régissaient la vie dans les pensionnats. On mit sur pied des routines quotidiennes pour empêcher les enfants de fuir, ce qui arrivait souvent durant les premiers jours des pensionnats. Tout manquement à la routine était sévèrement puni.
Une politique non officielle stipulait que tous les moyens étaient bons (y compris les punitions corporelles) pour que les élèves se plient aux règlements, et donc, les élèves étaient disciplinés de nombreuses façons. Ils étaient privés de nourriture, enfermés dans des réduits et sermonnés sur les comportements à adopter. Les chercheurs et les ethnographes ont documenté « des cas d'enfants battus, confinés dans des placards obscurs, agressés sexuellement, ou forcés de demeurer à genoux, les bras en croix, pendant de longues heures ».
Les punitions devinrent à ce point sévères qu'elles comprenaient des agressions ouvertement physiques ou psychologiques. Les enfants étaient publiquement ridiculisés, affamés, fouettés et battus parfois au point qu'ils devaient être soignés à l'hôpital. En plus des violentes agressions physiques qui avaient lieu dans les écoles, les élèves autochtones devaient endurer diverses formes d'agressions psychologiques. Ils étaient obligés de couper leurs cheveux, de porter des vêtements inadéquats, et on séparait les frères et soeurs parce que la politique des pensionnats recommandait de séparer les filles des garçons. Dans un milieu aussi étranger qu'hostile, les élèves étaient accablés par des sentiments de détresse et de désespoir.
La situation était encore plus déplorable vu l'état lamentable des bâtiments. Pauvrement conçus et construits, ils étaient mortels. Ils n'avaient pas de sortie de secours en cas d'incendie, et leurs escaliers étroits et à pic auraient empêché les élèves d'évacuer les bâtiments de façon sécuritaire en situation d'urgence. Le chauffage et la ventilation étaient également inadéquats, avec pour résultat des températures intérieures sous le point de congélation en hiver et suffocantes en été. Les dortoirs surpeuplés étaient des foyers de maladies contre lesquelles les élèves n'avaient pas d'immunité. Parce que leur mode de vie héréditaire en était un de plein air, les enfants ne possédaient pas les défenses naturelles pour vivre confinés dans un intérieur surpeuplé, parfois pendant des mois. Bien qu'il n'existe pas de données exactes sur le nombre d'enfants qui moururent de maladie dans les pensionnats, ce nombre s'élève probablement à des milliers.
Pour échapper à ces tortures, certains élèves s'enfuyaient. Cependant, ils étaient trop pauvrement vêtus ou physiquement affaiblis par un régime alimentaire impropre pour survivre le long voyage du retour à la maison. En 1902, Duncan Sticks mourut de froid quand il s'enfuit de l'école industrielle de Williams Lake, et bien des années plus tard, en 1937, quatre garçons ne portant que de légers vêtements d'été furent retrouvés congelés à mort après qu'ils aient pris la fuite de l'école Lejac.
élèves métis
Contrairement à son engagement légal de fournir une éducation aux enfants des Premières nations et des Inuits, le gouvernement canadien n'avait pas la même obligation envers les enfants des Métis. Ce rôle fut rapidement et facilement rempli par l'église catholique romaine qui était déjà très présente auprès des Métis à cause de leur héritage canadien-français. Le lien religieux entre les Métis et l'église catholique permit de remplir ses écoles. Il se montra également avantageux pécuniairement parce que l'inscription des élèves était la source principale du financement des écoles.
Cependant, à un certain moment, un conflit militaire entre les Métis et le gouvernement fédéral força ce dernier à être prudent et à surveiller les activités des Métis. En conséquence, après la bataille de Batoche, en 1885, le gouvernement créa la Commission des Sang-Mêlé. La Commission se servait des écoles pour surveiller le groupe proscrit des Métis, utilisant même les écoles, dans certains cas, comme moyen de contenir les collectivités métisses les plus importantes.
Les politiques officielles concernant les enfants métis différaient partout au Canada. Le surintendant des Affaires indiennes, Hayter Reed, ne voulait pas appuyer financièrement l'éducation des enfants métis. Cependant, ayant grand besoin de financement, certaines écoles acceptèrent de prendre des enfants métis si le nombre des enfants des Premières nations était insuffisant pour remplir les listes d'inscriptions. Dans certaines écoles, des administrateurs inquiets adressèrent des pétitions au gouvernement pour qu'il retire de leur foyer les enfants métis vivant pauvrement de l'allocation routière et les place dans des écoles. Dans d'autres cas, les enfants métis étaient admis dans les écoles si les parents pouvaient payer les frais de garde, soit grâce à des fonds d'oeuvre sociale, soit par l'entremise d'un accord d'échange travail contre éducation. Les parents travailleraient sur les fermes scolaires ou comme personnel d'entretien général, ce qui paierait pour l'éducation de leurs enfants.
En fin de compte, le gouvernement conçut un système de classification des Métis qui les répartissait dans des catégories basées sur leurs liens avec les Premières nations. Ce système créait une hiérarchie raciale et de classe : « Plus le gouvernement considérait les Métis proches des Premières nations, dans un sens géographique ou sociétal, plus ils étaient considérés comme étant de classe inférieure. Cette classe inférieure avait priorité sur les autres Métis lors des admissions dans les pensionnats, ce qui assurait que les proscrits et ceux qui menaçaient la société, c'est-à-dire qui vivaient comme des Indiens, seraient activement civilisés ».
La distinction entre Métis et membres des Premières nations était souvent basée sur l'apparence physique - les enfants métis à la peau plus claire étaient considérés comme étant de classe supérieure aux enfants des Premières nations à la peau plus foncée. De plus, les enfants métis avaient d'autres attributs désirables qui les distinguaient de leurs vis-à-vis des Premières nations : leur patrimoine franco-catholique signifiait qu'ils parlaient couramment l'anglais et le français, et que leurs pratiques religieuses étaient chrétiennes.
Cependant, une peau plus claire n'était pas synonyme de meilleurs traitements. Les étudiants métis subirent les mêmes sortes d'agressions physiques et psychologiques que les enfants des Premières nations. Les survivants métis se rappellent eux aussi d'agressions verbales au cours desquelles leurs enseignants les insultaient et ridiculisaient leur héritage autochtone.
Le seul réconfort des étudiants métis était leur foi catholique qui était pratiquée dans les écoles. Elle reflétait les enseignements religieux reçus à la maison et leur fournissait un soutien spirituel familier dans un milieu scolaire autrement hostile et étranger. Cependant, ce soutien était trompeur parce que les écoles réussirent, en fin de compte, à inculquer au Métis la honte de soi, de leurs parents et de leur héritage. Cette situation était particulièrement difficile parce les étudiants métis n'avaient généralement honte que d'un seul de leurs parents.
étudiants inuits
Alors que les pensionnats commencèrent à fermer leurs portes dans des régions du sud du Canada, d'autres écoles ouvrirent les leurs dans le Grand Nord. La première école missionnaire y apparut en 1951, et de 1955 à 1970, c'est-à-dire au moment où le gouvernement fédéral était responsable du système scolaire, ce nombre finit par atteindre 26.
Conçues pour les élèves inuits, on appelait ces nouvelles écoles des écoles de jour (et non pas des pensionnats), bien qu'elles avaient des résidences pour les élèves qui n'étaient pas en mesure de retourner chez eux à la fin des jours de classe. Cependant, le réseau des écoles de jour entraîna les mêmes répercussions que les pensionnats situés plus au sud, affectant un nombre d'élèves inuits évalué à 6 877.
Les écoles répondaient à la demande de la société canadienne dominante qui commençait à s'établir dans les régions nordiques du Yukon et des Territoires du Nord-Ouest. L'industrialisation et la technologie occidentales érodaient les moeurs traditionnelles des Inuits, et les nouveaux peuplements et villes menaçaient la relation nomade des Inuits avec le territoire. Afin de permettre aux enfants inuits de fonctionner dans ce milieu en transformation, le gouvernement décida qu'un nouveau système d'éducation était nécessaire et qu'une instruction en anglais serait à même de mieux préparer les jeunes Inuits à s'adapter à la nouvelle économie du Nord. Dès lors, l'inuktitut devint réservé à « l'enseignement religieux et les activités sociales ».
Les élèves inuits subirent les mêmes agressions que celles infligées aux élèves des Premières nations dans les écoles plus au sud. Parce que les punitions corporelles étaient une forme de discipline généralement acceptée dans la culture occidentale, les agressions physiques subies par les élèves n'étaient pas considérées comme particulièrement excessives et donc, elles ne préoccupèrent personne. On ne se préoccupa pas non plus des formes de punition psychologiques bien qu'elles avaient leurs propres répercussions négatives sur les jeunes élèves. Au pensionnat de Chesterfield Inlet, par exemple, on coupait les cheveux des petites sévèrement courts pour les punir.
Plusieurs des écoles du Nord firent aussi part d'agressions sexuelles, y compris la distribution de matériel pornographique, les maladies transmises sexuellement et la prostitution. Cependant, les écoles protégeaient les membres de leur personnel accusés de ces crimes, et les allégations des étudiants étaient généralement ignorées.
Une des différences importantes dans le réseau des écoles du Nord, c'était que ses enseignants étaient hautement qualifiés et bien éduqués, beaucoup d'entre eux étant diplômés des universités albertaines. Malgré cela, la politique scolaire du gouvernement demeurait problématique. Les enseignants ne recevaient aucune documentation sur la culture inuit malgré la préférence du gouvernement envers des enseignants ayant des connaissances préalables qui leur permettraient de mieux comprendre leurs élèves. De plus, les Aînés inuits et les enseignements traditionnels étaient interdits dans les écoles malgré le fait que ces Aînés avaient une « meilleure compréhension » des élèves.
Aujourd'hui, beaucoup des anciens élèves qui ont fréquenté les pensionnats inuits affirment qu'ils ont bénéficié de l'éducation qu'ils y ont reçue. Cependant, cette éducation ne fut pas sans prix, un prix élevé comprenant des agressions physiques, psychologiques et sexuelles ainsi que la perte de leur culture, de leur famille et de leur estime de soi. On appelle « génération perdue [ces] Inuits qui ont fréquenté [dans leur enfance] le réseau des pensionnats [et qui] ont survécu à un changement rapide de culture sans précédent dans leur histoire ».
Qu'ils aient été Métis, Inuits ou membres des Premières nations, tous les enfants qui ont fréquenté les pensionnats ont en commun un héritage douloureux et sombre qui les a profondément affectés, eux, leur famille et les générations subséquentes. Au Canada, autrefois et encore maintenant, les enfants comme les adultes autochtones « ont payé [et continuent de payer] cher, individuellement et collectivement, les tentatives d'assimilation navrantes du gouvernement ». Pour qu'une guérison complète ait lieu dans les collectivités autochtones, les effets des pensionnats doivent être connus de tous les membres de la société.
Pendant de nombreuses années, après la fermeture des pensionnats, les survivants ont souffert en silence, traînant au fond d'eux la douleur des atrocités qui leur avaient été infligées par un gouvernement qui devait, par contrat, les protéger, les défendre. C'est cette trahison de la confiance qu'avaient accordée au gouvernement les Autochtones - parents et enfants, leur famille et leur collectivité - que le gouvernement du Canada ne pourra jamais vraiment redresser.